« Les entrepreneurs du digital veulent changer le monde ? Chiche ! »

ENTRETIEN. Tandis que la crise se traduit par des licenciements massifs aux États-Unis, le pionnier de l'Internet français Patrick Robin imagine un nouveau départ.

C’est la troisième grande crise que connaît lnternet en vingt-cinq ans. Après l’éclatement de la bulle, en 2000, il a fallu dix ans pour que le secteur retrouve des couleurs. Puis après la crise financière de 2008, il en aura fallu cinq.

Avec la crise sanitaire, les licenciements se multiplient aux États-Unisdans les start-up et touchent des entreprises aussi différentes que Lyft ou Airbnb. À quoi faut-il s’attendre dans le numérique en France ? Un nouveau départ ou la fin d’une certaine arrogance ? Patrick Robin, créateur en 1995 d’ImagiNet, un des premiers fournisseurs d’accès Internet en France et plus récemment cofondateur de la banque d’affaires Avolta Partners, a vécu ces trois krachs. Nous lui avons demandé ce que cette crise avait de différent.

Le Point : Aux États-Unis, les start-up, d'Uber à Airbnb, en passant par Lime, licencient massivement. L'écosystème numérique français se remettra-t-il de cette crise ?

Patrick Robin : Quelques jours seulement avant le début du confinement, le 13 mars 2020, nous fêtions un triste anniversaire : celui de l’éclatement de la bulle Internet, il y a tout juste 20 ans. Après ce krach de la « nouvelle économie », comme on l’appelait à l’époque, il faudra près d’une décennie pour que les start-up suscitent à nouveau l’intérêt au-delà d’un cercle d’initiés. À l’heure où nous réfléchissons tous aux « jours d’après », et avant de les imaginer, il est tentant de se rappeler en quelques dates les jours d’avant.

Pour traverser la courte histoire de la « French Tech », il suffit de se souvenir de cinq grandes étapes qui ont marqué un quart de siècle : 1994-1997, c’est l’époque des défricheurs, des rêveurs, des aventuriers ; 1998-2000, c’est l’arrivée d’une deuxième vague de pionniers, mais aussi de quelques opportunistes, et de beaucoup de costumes gris ; 2001-2004, c’est la traversée du désert, l’époque des résilients ; 2004-2012, c’est la remontada, le début de la maturité – portée notamment par la forte croissance de l’ADSL, du commerce électronique et de la publicité en ligne ; et enfin, 2012-2020, des années qui appartiennent déjà au passé, une période particulière, encore toute proche. Cette période, plutôt très faste pour le secteur, a symboliquement démarré, pour beaucoup d’entre nous, avec la révolte des « pigeons » ; et 2012-2013, c’est aussi la création de France Digitale, l’association qui regroupe entrepreneurs et investisseurs, de la banque d’investissement BPI, tout comme du label Frenchtech qui veut valoriser notre innovation dans le monde.

Ce cinquième épisode de l’Internet français était celui de l’ambition, qui a vu la naissance de quelques rares licornes françaises, et qui a vu se consolider un secteur du capital-risque extrêmement dynamique et qui s’est incroyablement professionnalisé en deux décennies à peine. C’est aussi une période où les Français, et notamment les jeunes, ont retrouvé une appétence pour l’entrepreneuriat. J’ai bien aimé cette période !

Pour répondre à votre question, en France, les dispositifs de chômage partiel et de prêts garantis par l’état (PGE) ou les différents dispositifs de la BPI ont permis d’éviter les licenciements et les dépôts de bilan. Par ailleurs, face à ce séisme, j’ai été admiratif de la réactivité, de la créativité et de la pugnacité de toute cette génération d’entrepreneurs. La crise que nous traversons est très différente de celles que nous avons précédemment traversées dans la courte histoire de l’Internet et des start-up.

Fabrice VERY Chef de projet digital
Le secteur peut-il rebondir ?

Le sixième épisode reste bien sûr à inventer et nous ne savons pas ce que nous réserve l’avenir, mais j’ai envie de lui faire confiance. Voilà en tout cas quelques pistes de réflexion, ou ce que nous pourrions imaginer pour l’après-Covid-19.

J’ai imaginé trois grands blocs. Le premier, que j’ai appelé la « confinéconomie » et où l’on retrouve tous les secteurs de la tech qui profitent pleinement du confinement, mais dont les évolutions de comportement acquis devraient favoriser l’adoption et donc la croissance dans les mois et peut-être les années à venir. Il s’agit des domaines suivants : les solutions favorisant le télétravail, les outils de productivité, les technologies liées à l’éducation, les loisirs et les jeux vidéo, la cybersécurité, le e-commerce, notamment alimentaire.

Le deuxième, c’est la santé, qui va également jouer un rôle fondamental. Les entreprises du secteur qui ont souvent du mal à passer le stade du POC (preuve de concept) vont être de plus en plus sollicitées. Nous allons donc voir émerger les initiaves dans les medtech (les technologies au service du monde médical), tout comme dans les biotech (l’alliance entre la science du vivant et des technologies), à la condition essentielle qu’elles obtiennent une homologation des autorités de santé.

Enfin, Il y a les secteurs d’avenir qui vont s’installer peut-être un peu plus lentement, mais très durablement, dans notre société. Cela inclut les start-up qui recouvrent aussi bien optimisation des process industriels, des parcs, de l’énergie, de la gestion des sites, de la traçabilité. Mais aussi celles qui concernent l’avenir de la nutrition et de l’agriculture, le changement de nos modes de travail, les nouvelles mobilités, les technologies vertes (« greentech ») qui permettent d’accompagner la réduction de notre impact sur la terre, l’immobilier et les villes connectées, la fintech et l’InsureTech.

Nous sommes quelques-uns à penser que cette crise devrait accélérer la transformation numérique des entreprises françaises – pas seulement celles du CAC40 ou nos entreprises intermédiaires,mais aussi nos PME – et espérons-le, également de l’administration.

Fabrice Very E-Commerce
Les consommateurs aimeraient aussi la relocalisation de certaines de nos productions. Mais pour les produits high-tech, cela reste bien un doux rêve à l'ère du « made in Shenzhen »…

Nous avons brutalement réalisé notre dépendance vis-à-vis de zones économiques externes, pas seulement dans les domaines sanitaires, tout comme notre dépendance dans l’approvisionnement de matières premières stratégiques. Sans être un grand économiste, on peut donc espérer que nous allons assister dans les deux ans à venir à une relocalisation, au moins partielle, de beaucoup de nos besoins de production. Ainsi des start-up du « jour d’après », des start-up ciblant les entreprises et impliquées dans les process industriels, la gestion ou l’optimisation des parcs, des sites, de l’énergie, de la logistique… pourraient bien tirer leur épingle du jeu.

Comme tout le monde, j’espère naïvement un changement de comportement des gouvernements, des entreprises et des consommateurs. En matière de consommation, cela pourrait profiter à certains circuits courts, mais aussi aux outils qui permettent ces changements. On peut aussi imaginer que certaines habitudes prises en confinement faciliteront le développement plus rapide du commerce électronique alimentaire. De la même façon, l’expérience forcée de télétravail qui avait tant de peine à émerger en Europepourrait devenir une nouvelle normalité et les start-up capables d’accompagner les entreprises dans ce domaine devraient grandir très vite. Il est sans doute trop tôt pour le dire, mais ce virus pourrait bien hacker notre société tout entière non pas pour en faire une « start-up nation » – trop souvent ressentie comme excluante –, mais pour faire basculer la France dans une digitalisation accélérée et peut-être mieux comprise et mieux acceptée.

Fabrice VERY Chef de projet digital
Avant de commencer à changer le monde, les start-up doivent essayer de le sauver…

Le digital a déjà changé le monde ! Il va sans aucun doute participer à son changement dans cette époque post-Covid-19 dans laquelle nous entrons. Dans le monde entier, des entrepreneurs se sont mobilisés pour apporter leur soutien et des solutions aux gouvernements, aux laboratoires, aux hôpitaux, aux écoles, aux personnes isolées, mais aussi aux entreprises et aux commerçants. Certains ont voulu, comme l’initiative Just One Giant Lab, mutualiser les efforts de chercheurs, d’autres ont utilisé l’intelligence artificielle pour modéliser des protéines jusqu’ici encore inconnues, d’autres encore se sont reconvertis dans la fabrication de valves pour respirateursessentiels en salle de réanimation… Les exemples sont nombreux.

Le digital n’est qu’un moyen pour accélérer certains changements, ce qu’il faut, c’est une volonté politique, bien sûr, mais surtout un engagement de plus en plus grand de nos entrepreneurs. J’avoue avoir souvent douté de la sincérité de ces startupeurs qui m’expliquaient qu’ils montaient leur boîte pour « changer le monde », ces dix dernières années, c’était devenu une sorte de mantra. Eh bien, aujourd’hui, j’ai envie de leur dire : chiche !

Est-ce une occasion pour des profils peu représentés de s'affirmer ?

Dans le monde, les femmes ne représentent que 20 % des créations de start-up. En France, c’est moins de 10 %. Pour ce qui est de la mixité sociale, j’ai le sentiment qu’il y a 25 ans, Internet pouvait plus facilement être un ascenseur social qu’il ne l’est aujourd’hui. Les investisseurs notamment préfèrent plus souvent investir sur des grandes écoles que sur des personnalités (95 % des PDG du digital sont au moins bac + 5). Je ne leur jette pas la pierre, l’époque des aventuriers est déjà loin, mais il me semble que nous étions beaucoup plus nombreux il y a deux décennies à être bac – 2 ou bac + 2.